L’hiver, la bonne saison pour (la surpêche) du bar

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Le 21 janvier 2018, le Télégramme de Brest publiait en Une « Mangeons du poisson de saison ». Pour consommer responsable, il faut consommer de saison. Cette logique issue de l’agriculture s’appliquerait donc aux produits de la mer, le bar et la tomate partagent bien des points communs, comme chacun sait. On trouve donc en page 3, un encart fourni par l’Organisation de Producteurs Pêcheurs de Bretagne indiquant aux lecteurs les poissons à consommer l’hiver : congre, sole, coquille, bar…

Saisonnalité des espèces recommandée par l’OP pêcheurs de Bretagne dans l’article du Télégramme

Et il faut acheter le bar principalement en hiver puisque c’est là qu’il est le plus abondant… Voilà le principe : la bonne saison, c’est celle de l’abondance, quand il peut être pêché par centaines de tonnes par des techniques de pêche intensives, quitte à surpêcher…. Mais à la bonne saison !

On apprend ainsi dans l’article que l’Armement lorientais APAK, 5 chalutiers de 17 à 22 mètres, revendique une pêche « responsable » et de saison, avec une démarche proche de celle des paysans responsables, vendant en circuit court…. Quand on sait que cet armement a été l’un des plus ardents défenseurs de la pêche du bar au chalut pélagique sur les frayères, cela revient à attribuer à la ferme des mille vaches le label du parfait Petit Producteur Responsable… La dernière phrase de l’article a particulièrement choqué nos adhérents, car s’il y a bien des pêcheurs qui disparaissent actuellement, ce sont plutôt les ligneurs, et non les navires de l’APAK qui ne ferait pas construire un 6ème navire s’il était en danger…

Nous voulons dénoncer ici la logique qui fait la promotion de la pêche intensive, surtout lorsque, dans le cas du bar, elle se fait au détriment de toute une flottille qui le pêche en faible quantité mais tout au long de l’année, à l’exception de sa période de frai.

Le bar, une espèce surexploitée par la pêche hivernale sur frayères

Le bar est une espèce qui subit depuis plus de vingt ans une surpêche massive en hiver par les chalutiers pélagiques, sur les zones de frayères où les poissons se rassemblent par milliers pour se reproduire. Ces navires pêchent en bœuf, c’est-à-dire qu’ils trainent avec leurs deux bateaux un chalut de très grande dimension et peuvent ainsi réaliser des coups de chalut de plusieurs tonnes de bar, écrasant et piquant le poisson, et débarquent ainsi d’énormes quantités de poisson, de faible qualité, qu’ils écoulent à bas prix pour les promotions de grandes surfaces.

On voit sur cette photographie du bar de chalut pêché au mois de février, taché de rouge et à la peau sèche, signes de sa médiocre qualité, en promotion dans une grande surface à l’hiver 2017, en pleine période de moratoire hivernal en Manche

L’association des Ligneurs de la Pointe de Bretagne se bat depuis des décennies pour que cesse cette surpêche hivernale et qu’on laisse une période de repos pour le bar lors de la reproduction. En vain… Le nombre de ligneurs de bar diminue chaque année, en silence et dans l’indifférence totale des représentants professionnels et de l’administration. En 2014, l’avis scientifique sur le stock de bar dans les eaux de la Manche et de la Mer du Nord tombe : le stock est gravement surexploité et son avenir est menacé, et avec lui, celui de nombreux ligneurs de bar…

Le métier de ligneur consiste à capturer le poisson avec des hameçons, essentiellement. Cela peut être avec une seule ligne à main, au bout de laquelle est accroché un leurre ou un appât, à la traîne ou à la palangre, une ligne composée de plusieurs dizaines d’hameçons posée sur le fond. La particularité des métiers de l’hameçon, c’est de dépendre de l’appétit du poisson. Contrairement au chalut ou au filet, si le poisson n’est pas décidé à mordre, il ne peut le capturer.

Un ligneur remonte un bar pêché à la canne au large des Glénan, Finistère sud. Chaque bateau capture en moyenne quelques dizaines de kilos de bar par jour, très loin des capacités des chalutiers pélagiques.

 

Cette technique de pêche est l’une des plus respectueuses de la ressource et du milieu marin qui soit. Elle n’abîme pas les fonds, elle est économe en carburant, elle permet de rejeter vivants les poissons trop petits ou non commercialisables. Les poissons capturés sont le fruit de marées d’une journée au maximum. Ils sont capturés un par un, saignés afin d’éviter que le sang ne tâche la chair et n’altère son goût.

C’est aussi l’une des techniques les respectueuses des hommes… La flottille des ligneurs en France est forte de plus de 500 navires, quasiment exclusivement des petits bateaux de moins de 12 mètres, embarquant entre un et trois hommes à bord. En capturant peu mais en valorisant bien, les ligneurs peuvent vivre sans surexploiter la ressource.

Les ligneurs de bar possèdent aussi la particularité d’être extrêmement dépendant à cette espèce. Toute interdiction ou même diminution du quota autorisé sonnerait immédiatement leur arrêt de mort.

Les bars de ligne  sont d’excellente qualité, les yeux bombés et brillants, la chair bien ferme et la peau luisante. Cela permet de valoriser au mieux le bar, entre deux à trois fois le prix du bar de chalut en criée…

En 2015, le chalutage pélagique sur frayères est interdit par l’Union Européenne en Manche et en Mer du Nord et un moratoire hivernal en février et mars est instauré. Malgré cette décision (tardive), la situation du bar est loin d’être rétablie et le bar est désormais quasiment interdit de capture, à l’exception d’un quota annuel de 5 tonnes pour les ligneurs.

Paradoxalement, ni les instances représentatives des pêcheurs, ni l’administration ne semblent avoir tiré les leçons du scénario catastrophe vécu par tous les pêcheurs, sans exception, en Manche. Ainsi, la pêche du bar sur frayères est toujours autorisée dans le golfe de Gascogne, entre Audierne et les côtes du nord de l’Espagne. Il n’y a donc AUCUNE remise en question quant à la durabilité d’une telle technique de pêche sur une espèce aussi sensible que le bar.

Alors que les bars de part et d’autre de la pointe Bretagne ne forment très probablement qu’un seul et même stock, le fait de continuer à les pêcher intensivement en période hivernale menace dangereusement le stock, et l’ensemble des navires qui dépendent du bar pour vivre. Paradoxalement, cela menace aussi tous les autres métiers, chalutiers de fond et fileyeurs, qui en capturent de façon accessoire et qui risquent, comme en Manche, d’en être privé si la sous-population du golfe de Gascogne s’effondre comme en Manche.

Nous appelons donc l’Union Européenne et l’Etat français à reconsidérer cette situation et instaurer un moratoire intégral pour tous les métiers et toutes les zones en février et mars de chaque année. Nous appelons également les poissonniers, les grandes surfaces et les citoyens à adopter une attitude responsable et bannir le bar des étals entre février et mars.

Et enfin nous demandons aux citoyeux soucieux de l’avenir du bar et de la petite pêche de signer la pétition lancée il y a un an pour demander aux grandes surfaces d’arrêter de vendre du bar en février et mars : Pétition des ligneurs de bar : cessez de vendre du bar lors de la reproduction